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Familles royales

La monarchie - un essai. La Nouvelle Ligne mouille sa chemise dans cet essai en faveur de l'institution.

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Familles royales

La monarchie – un essai

La Nouvelle Ligne sollicite l’indulgence de ses lecteurs en raison de la longueur inhabituelle de ce blog. Cet essai sur la monarchie et les familles royales entend souligner les mérites de cette institution tout en répondant aux arguments de ses détracteurs

Le départ en exil du roi Juan Carlos a amené certains, le parti Unidas Podemos par exemple, à réclamer non seulement la poursuite du cours de la justice à l’encontre du citoyen Juan-Carlos de Borbón y Borbón mais l’abolition de la monarchie même. Il est toujours malaisé de distinguer les critiques envers la personne de l’ex-souverain de celles envers l’institution du fait même que la personne n’est le souverain qu’en vertu de l’institution. En revanche, il est plus aisé de passer en revue les arguments avancés par les détracteurs de l’institution, et qu’on peut regrouper en trois catégories :

– le caractère héréditaire, supposé contraire aux principes démocratiques,

– le souverain est à l’abri d’une sanction électorale, de sorte qu’il ouvre la porte à de possibles abus de pouvoir,

– le coût réputé élevé de l’institution monarchique.

Dynastie et hérédité

La Nouvelle Ligne avance la théorie selon laquelle l’institution monarchique n’est que l’application à l’organisation de l’État d’un phénomène universel et de tous temps, la dynastie. Ainsi, en dépit d’une république en guise de cache-sexe, la Corée des Kim et la Syrie des Assad, de même qu’en son temps le Cuba des frères Castro, fonctionnent en réalité sur le mode dynastique. Plus encore, des pays qui dans un passé pas trop lointain se sont affranchis de la Couronne britannique se sont empressés de reproduire en leur sein ces mêmes mécanismes. Ainsi, en Inde la dynastie Nehru-Gandhi a longtemps dominé la vie politique, sans rien céder à la famille Bhutto au Pakistan voisin, tandis qu’aux États-Unis, dès leur constitution, des dynasties politiques voient le jour, les Adams d’abord suivis des Roosevelt et des Bush à notre époque.

Bien plus, nombre d’usurpateurs, au rang desquels Bonaparte figure en première place, s’empressent, une fois le pouvoir assuré, d’établir une dynastie nouvelle. Dans d’autres domaines de l’activité humaine se sont fait jour des dynasties d’artistes (Breughel, Bach), d’industriels (Ford, Rockefeller, Peugeot), de banquiers (Rothschild, Pictet) et de scientifiques (Bernoulli), manifestations d’un phénomène de tous lieux et de tous temps, et qui n’est pas propre à l’institution monarchique.

Monarchie héréditaire et monarchie élective

A côté de la monarchie héréditaire cohabite la monarchie élective. L’Europe en a connu plusieurs parmi lesquelles on peut citer le Saint-Siège, qui subsiste, la République de Venise, qui était en réalité une oligarchie et le Royaume de Pologne, où l’élection du souverain en a fait le jouet de ses puissants voisins, la Russie et la Prusse et a conduit à la disparition de l’État vers la fin du XVIIIe siècle. Quant à la dignité impériale, si elle était en principe élective en Occident, dans la pratique elle était devenue héréditaire dans la maison de Habsbourg à partir de 1453, et qui par le fait même en a assuré la pérennité.

Pourquoi donc le système de la monarchie élective n’a-t-il pas fait ses preuves, à savoir un État stable, voire puissant ? On pourrait penser pourtant que le système n’offre que des avantages : à chaque élection, le corps électoral, quel qu’il soit, élit le candidat le plus apte ; celui-ci, élu à vie, n’a pas à se soucier de sa propre réélection et peut donc se vouer tout entier à la promotion du bien commun. Or, c’est précisément le contraire qu’on observe, à savoir que la monarchie élective devient aussitôt l’enjeu de factions, de partis, dirions-nous de nos jours, si bien que le souverain se comporte de fait comme un chef de bande, envers qui il devient redevable.

L’efficacité de la monarchie héréditaire

En vue de mettre fin à la pratique héritée des Francs de partager l’héritage d’un chef parmi tous ses fils, qui s’était avérée une source de division perpétuelle et surtout d’instabilité politique, les Capétiens adoptent à partir du Xe siècle le modèle de la monarchie héréditaire, auquel ils ajoutent une règle certes arbitraire mais simple et efficace, la primogéniture masculine. Quarante rois se succéderont en application de cette règle au fil de huit cents ans. Ce faisant, les Capétiens assurent non seulement leur propre survie mais celle de l’Etat, par-delà les menaces graves, la guerre de Cent Ans par exemple. Un système qui à chaque génération fait l’impasse sur les compétences de son successeur, a donné des saints et des fols, des longs et des gros, ma foi à l’image de l’humanité tout entière, tout en assurant une gestion efficace de l’Etat.

On ne saurait donc trop insister sur ce constat qui surprendra certains: l’institution monarchique, combinée au principe héréditaire, constitue un facteur essentiel de la stabilité, de la pérennité et même de la grandeur de l’Etat. Pour durer, tout système politique doit être perçu comme légitime et assurer une certaine efficacité. Un système Illégitime, conduira à son renversement et un système inefficace de même. De ce point de vue la monarchie héréditaire se révèle redoutablement efficace : pour assurer sa succession, il suffit que le roi couche avec la reine, c’est-à-dire avec son épouse légitime, car le fruit de cette union, le futur chef de l’Etat, ne saurait être illégitime. Une nuit d’amour et voilà assurée la continuité de l’État, on ne saurait faire mieux.

Monarchie absolue et tyrannie

Si de nos jours on ne formule pas l’objection de l’absolutisme à l’encontre de l’institution monarchique, il ne paraît pas inutile dans le cadre de cet article de rappeler ce qu’il y a lieu d’entendre par monarchie absolue, dont la manifestation la plus éclatante demeure bien entendu Louis XIV.

Pouvoir absolu signifie pouvoir parfait, c’est-à-dire complet ou encore achevé, mais ne signifie en aucun cas que le roi règne sans entrave ou de façon arbitraire. Le roi est lié tout d’abord par les lois fondamentales du royaume, sorte de constitution non-écrite, qui gouvernent notamment les règles en matière successorale. « Je suis dans l’heureuse impossibilité de n’y pouvoir rien changer » dira plus tard Louis XV à ce propos, indiquant tout-à-fait clairement qu’être bénéficiaire de la loi successorale ne signifie pas en être le maître. Même l’abdication n’est pas laissée au seul bon plaisir du roi : ainsi en 1936, c’est en vertu d’une loi votée par le Parlement que le roi Edouard VIII est autorisé à abdiquer.

En outre, le roi est lié par le droit coutumier si bien que dans la réalité des faits il est confronté à un maquis de règles, de lois et d’ordonnances qui sont invoquées par des pouvoirs locaux, parlements de province par exemple, précisément pour contrer son autorité ; enfin le roi est lié par les traités qu’il conclut lui-même avec les puissances étrangères. Les limites à l’exercice du pouvoir royal sont donc à la fois réelles, nombreuses et efficaces.

Retenons donc que le monarque absolu n’est en aucun cas un tyran, pas même un souverain qui règne de manière arbitraire, mais au contraire une personne que sa charge oblige.

Absence de sanctions

Dans ce contexte, l’impossibilité de sanctionner le souverain s’explique et se justifie donc très clairement. Autant le tyran se met à l’abri des sanctions par le fait même de son pouvoir tyrannique, c’est-à-dire l’oppression de ses opposants, autant l’absence de sanction du roi légitime doit être entendue comme un mécanisme qui assure la stabilité de l’institution et son inviolabilité. En effet, la possibilité de sanctionner le roi, que ce soit de manière formelle ou non, ouvre bien entendu la porte à une élection plus ou moins déguisée de son successeur.

Ce sont donc les textes de loi qui gouvernent le pouvoir royal qui font office de sanction. Au Royaume-Uni, où le souverain ne jouit plus d’un pouvoir effectif, la notion même de sanction perd de son sens. En Belgique, la Constitution en son article 106 stipule expressément qu’aucun acte du Roi n’est valable en l’absence du contreseing d’un ministre qui par le fait même de ce contreseing se rend responsable de cet acte. Si donc c’est le ministre qui est responsable et non pas le Roi, la question de la sanction de la personne du Roi est vide de sens.

Coûts

Il n’entre pas dans le cadre de cet article d’effectuer un audit des coûts liés à la monarchie en Espagne ou ailleurs. On se bornera donc à formuler à ce propos quelques remarques de portée générale.

Tout d’abord, la question des coûts est une question accessoire en ce sens qu’elle ne touche pas en tant que telle à l’essence de l’institution monarchique. C’est d’autant plus vrai qu’il revient au Parlement de fixer le montant de la liste civile.

Si la monarchie est susceptible de s’entourer d’un certain faste, plus ou moins coûteux, très variable selon les pays et les époques, elle n’en a aucunement le monopole : qu’on songe aux défilés du 14-Juillet, aux cérémonies d’investiture du Président des Etats-Unis ou encore aux parades grandioses qui se déroulent en Chine ou en Corée du Nord. De plus, certains coûts fixes liés à certaines monarchies sont amortis depuis des siècles tandis que les frais d’exploitation variables sont à mettre en rapport avec les avantages très réels qui découlent de la pérennité de l’institution, une qualité particulièrement appréciée à l’étranger. Même la République française n’hésite pas à tirer parti de Versailles ou de Chambord, où les visiteurs affluent par milliers. Enfin, notons que certaines fonctions présidentielles, à nouveau celle des Etats-Unis par exemple, peuvent s’avérer très coûteuses.

Conclusion et Épilogue

La monarchie se révèle l’application de phénomène dynastique, une réalité observable de l’activité humaine, à l’organisation de l’État tant et si bien que, même lorsque l’État revêt la forme extérieure de la république, l’attachement et le prestige de la dynastie persistent, que ce soit en Bavière, en Afrique auprès des chefs coutumiers ou des maharadjahs en Inde.

De l’avis de La Nouvelle Ligne, Juan Carlos a sans aucun doute attenté au prestige de l’institution qu’il a incarnée pendant près de 40 ans. Que ceux qui songent à la museler gardent à l’esprit le sort de Stanislas Poniatowski. Élu roi de Pologne en 1764, l’ancien amant de Catherine la Grande deviendra vite le jouet des Russes. Il présidera au dépècement de son royaume et mourra en exil. Avec lui disparaissait non seulement la royauté mais pour 130 ans l’État polonais.

34 commentaires

  1. Dennis Cravat · 11 août 2020

    Merci pour ce rappel que personne et institution ne devraient pas être confondues, comme c’est trop souvent le cas. Aux dynasties industrielles américaines, ne pourrait-on ajouter celles des Cadillac, Pontiac, Chevrolet et autres Dupont de Nemours? Toutes issues de transfuges de la France de Louis XIV et de son rêve d’une nouvelle monarchie, purifiée des vices de l’ancienne, dans ce vaste empire que la France possédait autrefois en Amérique et dont Chateaubriand rappelle, dans la préface à son roman américain « Atala », qu’elle s’étendait du Labrador au Golfe du Mexique et des Appalaches aux Rocheuses, ne cristallisent-elles pas cette ancienne Amérique dans celle d’aujourd’hui?

    Réduite ä la province québécoise et aux minorités de langue Cajun le long de la côte est des Etats-Unis, mais dont les noms rappellent la présence française jusqu’aux rives du Pacifique, et depuis l’appel du général de Gaulle à un Québec libre en 1967, combien parmi les descendants de cette Amérique apocryphe ne rêvent-ils pas d’un retour aux frontières de l’ancienne Louisiane?

    Aujourd’hui vouée à l’oubli, cette Amérique française, que Napoléon a vendue à ses nouveaux maîtres pour une bouchée de pain afin de financer ses guerres en Europe, n’existe plus guère dans la mentalité populaire, outre-Atlantique, que par les labels de « French fries », French cheese » et autres « French kisses ». Pourtant, ne pourrait-on imaginer que quelques nostalgiques de l’Amérique française, retranchés dans la clandestinité, choisissent de passer à l’action directe pour rétablir les frontières et la langue de l’ancienne Louisiane avec pour mot d’ordre « Make America French again »?

    1. Olivier Wilhem · 11 août 2020

      Curieusement et c’est un avant-gout de l’Europe, les grandes monarchies sont toutes germaniques, hohenzollern, Habsbourg.

      Les batards franco-anglais prefigurent l’Europe, las 🙂

      Une exception, le Portugal, si vous etes alle une fois a Golega, la fete du pur-sang lusitanien (le cheval pur race portuguais).

  2. Clive Loertscher · 11 août 2020

    Intéressantes réflexions. Manque cependant la question de l’institution de la monarchie. Comment et quand commence-t-elle ? Avec quelle légitimité dans un contexte donné ? Quelle famille, quel clan ou quelle mafia va s’imposer pour créer une dynastie ? That’s the question…

    1. martin · 11 août 2020

      Entre nous soit dit, on constate que les familles royales européennes actuelles descendent toutes de Charlemagne. Donc en réalité il s’agit d’une seule famille avec de nombreuses branches. Tous ces gens sont cousins entre eux. C’est une chose curieuse, mais il serait tès étonnant qu’un peuple européen accepte la création d’une dynastie régnante de parvenus n’ayant pas le sang bleu des rois francs. Napoléon a essayé, mais ça n’a pas duré. La greffe n’a pas pris. D’ailleurs les descendants des Bonaparte, qui sont presque tous des descendants de Jérôme, le « König Lustig » de Westphalie, sont aujourd’hui apparentés à diverses familles royales européennes, dont celle de Belgique. Donc, maintenant, ils font aussi partie de « La » famille. A la Renaissance il y a eu en Italie des familles de condottiere et de podestats, comme les Scaliger à Vérone ou les Sforza à Milan, ou de banquiers comme les Médicis à Florence, qui ont conquis le pouvoir, d’abord municipal, puis créé des dynasties. Mais très vite ces dynasties sont entrées dans le jeu des mariages princiers et leurs descendants aujourd’hui (il n’y en a plus beaucoup) font aussi partie de La famille. L’amiral Horthy, régent de Hongrie, avait rêvé de transmettre le pouvoir à son fils. Cela aussi ça a échoué. Il n’y a pas non plus de cas en Europe de l’ouest, de familles de premiers ministres qui se transmettent le pouvoir pendant plusieurs générations, comme les Schoguns du Japon ou la famille Küprülü dans l’empire ottoman ont pu le faire. La seule famille de maires du palais qui a réussi à s’emparer du pouvoir une fois pour toutes et à le garder pendant plus de mille ans, ce sont les Pippinides, c’est à dire justement les Carolingiens. Donc, il y a peu de chance de voir apparaître une nouvelle dynastie en Europe. Les Européens, curieusement, sont trop légitimistes pour ça.

    2. Dominique de la Barre · 12 août 2020

      C’est une excellente question mais je ne pense pas qu’elle soit propre à la monarchie. En fait, elle se pose à tout Etat. La République française, par exemple, a été combattue par les autres puissances européennes mais fait aujourd’hui l’objet d’une reconnaissance universelle. Il n’existe pas de pouvoir qui soit ipso facto légitime ab initio. Ceci dit, les familles dynastiques ont fait appel à deux mécanismes pour asseoir ou renforcer leur légitimité: i) le droit divin, selon lequel leur légitimité provient de Dieu, qui lui justement ne connaît ni commencement ni fin et ii) l’ancienneté de la dynastie, qui va les pousser à se réclamer d’ancêtres lointains et parfois mythologiques. Jules César par exemple prétendait descendre d’Enée. Plus prosaïquement, je pense que le temps fait son ouvrage si bien qu’au bout d’un certains temps un régime, qu’il soit monarchique ou républicain, en vient à être reconnu par ses pairs.

  3. François d'Adesky · 11 août 2020

    Merci de nous avoir fait part de votre opinion sur la question « monarchique ».

    De mon côté, je suis en faveur de l’institution monarchique dans le cadre de son rôle historique, à savoir : concilier les traditions locales avec les valeurs universelles.
    C’est cette conciliation, qui permet le développement socio-économique d’un pays, la création d’une classe moyenne/bourgeoisie entrepreneuriale et la mise en place d’un régime démocratique. Ce processus favorise en outre le passage des populations du statut de sujet « obéissant » à celui de citoyen « libre ».
    Dès le démarrage de la démocratisation, la monarchie s’adapte graduellement pour devenir constitutionnelle, si tel est le bon vouloir des citoyens. C’est ce que nous constatons en Europe du Nord, dont les pays trustent les places d’honneur sur le podium de l’Indice du Développement Humain (IDH) de l’ONU.

    La monarchie a donc été très utile à l’humanité pour l’accompagner dans sa complexification : du clan préhistorique à la baronnie féodale et de la baronnie féodale à l’Etat-Nation moderne.
    Néanmoins, je doute qu’il faille à nouveau faire appel à la monarchie dans le cadre de l’actuelle transition environnementale, économique, sociale et digitale, qui évaporera les Etats-Nations au profit d’un nouveau monde multipolaire. Les choses sont devenues trop compliquées pour qu’un monarque aussi intelligent qu’il soit, puisse piloter cette transition.

    En effet, la transition historique d’aujourd’hui sera conduite par les dirigeants des Etats-continents : USA, Chine, Russie, Brésil, Inde etc.. en partenariat avec ceux de grandes Structures d’Intégration continentale du style : Union Européenne (UE) ou Union Africaine (UA). Toutefois, dans ces Etats-continentaux et dans ces grandes Structures d’Intégration continentale, flotte toujours le souvenir nostalgique du rôle qu’a joué la monarchie dans notre « humanisation ».

  4. Olivier Wilhem · 11 août 2020

    Comme le disent a juste titre Dennis ou Martin, la monarchie n’a jamais cesse, on a seulement remplace les pions tiares.

    Imaginez-vous que Jeff Bezos pese trois fois le PIB suisse (chiffre ou pas chiffre, d’accord et en fortune, siouplait).
    Vous avez dit reigne?
    🙂
    (P.S. moi, j’aime plutot la monarchie de Diana, que celle de sa concurrente, l’amour de celui qui ne sera jamais roi)

  5. Jean-Louis Jacobs · 12 août 2020

    C’est plutôt Stanislas Leszczynski, non ?
    Sinon, très intéressant.
    Compliments,
    Jean-Louis Jacobs

    1. Dominique de la Barre · 12 août 2020

      Non le dernier roi de Pologne est bien Poniatowski. Leczynski est le dernier duc de Lorraine.

  6. Catoneo · 12 août 2020

    Synthèse bienvenue et très lisible. Elle mériterait une plus large diffusion. Merci.

    La monarchie est un régime réputé efficace mais le défi vient des empires revenus qui règlent la marche des continents. La tendance la plus raccord avec l’histoire européenne serait de relever le Saint-Empire pour faire le poids sur terre, tout en exaltant les libertés nationales, berceau de l’inventivité, de la production de richesses. Il en reste des traces vu du ciel : c’est la « banane bleue ».

    On s’éloigne de l’affaire Juan-Carlos qui ne fait que commencer.

  7. A. Ldn · 12 août 2020

    Aujourd’hui, 12 août 2020, l’Europe compte dix monarchies héréditaires :

    * le royaume de Belgique
    * le royaume de Danemark
    * le royaume d’Espagne
    * le grand-duché de Luxembourg
    * la principauté de Liechtenstein
    * la principauté de Monaco
    * le royaume de Norvège
    * le royaume des Pays-Bas
    * le royaume de Suède
    * le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande-du-Nord.

    Deux monarchies ne sont pas héréditaires :

    * l’État du Vatican (Saint-Siège)
    * la principauté d’Andorre.

    Selon le classement des pays par indice de démocratie 2020 (https://major-prepa.com/geopolitique/classement-pays-indice-de-democratie-2020/), la Norvège vient au premier rang des pays les plus démocratiques, suivie par la Suède (3e rang), le Danemark (5e rang), les Pas-Bas (11e rang), le Luxembourg (12e rang) et le Royaume-Uni (14e rang). Les Etats-Unis ne viennent qu’au 25e rang, et la France au 29e. La Suisse occupe un honorable dixième rang, tandis que la Chine est au 130e rang, la Russie au 144e. La Corée du Nord clôt la liste des 167 pays classés par leur indice de démocratie.

    Quant au Vatican, dernière monarchie absolue, et à Andorre, ils ne sont membres ni de l’ONU, ni de l’Union européenne.

    Qui sont donc les vrais démocrates?

    1. Jean-Louis Jacobs · 12 août 2020

      Et la Belgique ?

    2. Tom tom · 12 août 2020

      Si des monarchies sont de très bonnes démocraties (Norvège), mais d’autres sont des dictatures et si des non-monarchies sont de piètres démocraties, mais aussi de très bonnes démocraties (Suisse par ex.), alors la seule conclusion que l’on peut en tirer, c’est qu’il n’y a aucun lien entre les deux, ni positif, ni négatif. C’est donc un argument en faveur de la monarchie aussi pertinent que la vente de coca-cola, le prix moyen du chou-fleur ou l’usage d’antimite par habitant.

    3. Dominique de la Barre · 12 août 2020

      Le Saint-Siège (et non le Vatican) a rang d’observateur aux Nations-Unies.

  8. Monarchiste convaincu · 12 août 2020

    Il y a eu des monarchies de toutes sortes au cours de l’histoire: féodale, absolue, despotisme éclairé (Frédéric II de Prusse, la grande Catherine de Russie), constitutionnelle, parlent aire, avec un roi qui gouverne ou qui ne gouverne pas, césarienne (Napoléon III, second empire), illibérale (François Joseph), gouvernements de cabinet sur le modèle de Louis-Philipe, imité par la suite en Belgique et en Italie, ou en principe c’est un système parlementaire, mais en pratique la camarilla autour du roi tient tout en mains.

    Une modalité qu’on m’a pas encore essayée serait la monarchie moderne populiste, avec un roi charismatique qui s’appuie directement sur le peuple contre les élites, et à l’occasion même contre le parlement au moyen du référendum, pour gouverner personnellement. J’aimerais beaucoup qu’on expérimente cette modalité là bientôt dans un pays européen. Reste à savoir lequel.

    Enfin je voudrais citer un mot très joli du feu prince Klaus,époux de la reine Béatrix des Pays-Bas: « Nous autres Néerlandais nous sommes un peuple républicain qui entretient une relation particulière avec une famille, et pour la transmission du pouvoir, nous laissons faire la nature ».

  9. Contes à rebours · 14 août 2020

    A « So What »

    Intéressant commentaire. Karina Urbah traite des rapports des monarchies anglaises et allemandes avec le régime nazi. Dans son ouvrage « Go-Betweens for Hitler » (2015), elle consacre ses premières lignes à l’incident qui s’est produit en juillet 1940 à la frontière italo-allemande du Brenner, lorsqu’une duchesse bavaroise âgée de 83 ans a été empêchée de retourner dans le Reich allemand. « So what was the regime afraid of?, demande l’auteur du livre. Elle explique que « This book will show that the Nazi leadership feared the higher aristocracy because it had used their international networks for years and it therefore knew of their great potential. Members of the aristocracy had worked as go-betweens for Hitler and established useful contacts with the ruling elites of other countries. By 1940 the regime feared that these networks could also work against them. »

    A aucun moment je n’ai constaté – et je crois être un lecteur plutôt exigeant – que l’auteur n’a discrédité ni réduit l’aristocratie allemande au rang de valets du régime nazi, bien au contraire. A mesure qu’on avance dans la lecture de son ouvrage, on constate qu’en fait Hitler et les aristocrates, qui voyaient en lui un rempart contre le bolchévisme et le parlementarisme, jouaient en quelque sorte au chat et à la souris quant à savoir qui manipulerait l’autre.

    S’il est un reproche qu’on peut faire à la jeune historienne, c’est de ne pas avoir mis en lumière les changements survenus dans l’élite prussienne de la Wehrmacht quand celle-ci, d’abord acquise à la cause du régime nazi, avait passé à la résistance quand elle a pris conscience de son caractère criminel. Le cas de l’attentat manqué contre Hitler en 1944 en est sans doute la manifestation la plus connue.

    Ma mère, d’ancienne origine balte, avait eu pour amie au pensionnat bavarois où elle faisait ses études la fille d’un des conjurés de 1944, Rita von u. zu den Schuhlenburg. Tout séparait ces deux mondes, celui de l’ancienne noblesse prussienne et la racaille criminelle des bandes SA. Je n’ai pas encore assez lu les livres de Karina Urbach, mais je n’ai encore vu aucune référence à ce sujet dans ceux de ses écrits que j’ai déjà parcourus. Si c’est ce que vous entendez par présenter les deux côtés de l’histoire de manière honnête et objective, alors nous serions sans doute d’accord sur le fait qu’il manque cet aspect essentiel dans son exposé.

    En ce qui concerne BHL (que je confonds toujours avec DHL, je ne sais pourquoi) et les néo-précieux, il ne m’intéresse pas assez pour que je perde mon temps avec ce petit arriviste arrogant et prétentieux, que j’ai rencontré pour la première fois quand j’étais étudiant en philosophie à l’Université de Genève, au cour d’une conférence qu’il donnait au Victoria Hall.

    Aujourd’hui tout à fait ignoré par la philosophie officielle – à supposer qu’il y ait jamais eu un poids quelconque -, tout ce que j’en ai retenu à cette époque était qu’il brillait plus par son sens du marketing que par ses idées, surtout puisées dans les pages de Playboy Magazine. Et comme je ne suis pas un lecteur assidu de « Point de Vue – Images du Monde », j’ignorais jusqu’ici son affaire avec la Prime Lady du Guiness Book of Extravagances.

    Je m’intéresse de bien plus près à cette génération systématiquement effacée de l’Histoire qui fut celle de l’émigration russe des années 1920, à laquelle mes parents appartenaient. Leur destin souvent dramatique a été l’exact contraire du parcours des harpions arrivistes façon BHL. Cette Russie fantôme, dont ma génération, assimilée à son milieu d’accueil, a oublié jusqu’à la langue et ignore à peu près tout, a pourtant nourri mon imaginaire d’enfant. S’il est un rêve que je fais, une chose dont je rêve, c’est de pouvoir consacrer mon temps à en préserver le souvenir.

    Cordialement.

  10. So what? · 15 août 2020

    Cher conte à rebours, j’ai lu votre réplique avec un grand plaisir. Imaginez vous que je ne suis pas du tout balte, mais j’ai bien connu ce milieu qui est celui dont est issu votre mère, et l’ai même fréquenté assidument à une époque de ma vie en Allemagne.

    Les baltischen Ritterschaften sont très vivantes en Allemagne. Ces familles se fréquentent, organisent des bals, parfois se marient entre elles. Quelques rejetons, rares, occupent encore des positions importantes dans la société, ce qui était le cas du comte Otto Lambsdorff, ministre de l’économie. Beaucoup sont au Canada, où parfois ils ont acheté de la terre, car ce sont le plus souvent des agriculteurs. Ils ont conservé beaucoup de coutumes russes, comme la manière de boire la vodka avec des zakuski. Les jeunes n’ont plus l’accent russe. Mais j’ai connu quelques vieilles dames et vieux messieurs qui l’avaient encore. J’ai même quelque part dans ma bibliothèque le Baltisches Wappenbuch, qui avait été édité par Patrick von Glasenapp, que je connaissais très bien, répertoire de toutes les familles nobles baltes, avec leurs blasons et dates d’immatriculation dans une des quatre Ritterschaften d’Estland, Livland, Lettland ou Ösel. Je connais donc bien tous ces noms baltes comme Koskull, Üxküll, Mirbach, Stackelberg, Osten gennant Sacken, Ungern-Sternberg, Hahn etc., dont j’ai connu des représentants. On m’a aussi raconté des anecdotes et Witz typiquement baltes, comme par exemple celui-ci: à Dorpat, ville universtitaire du Baltikum, au temps de Guillaume II, un étudiant du Reich, donc un « Reichsdeutsche » s’était inscrit à la fraternité d’étudiants locale. On se battait en duel, à la rapière, bien entendu, comme partout en Allemagne, mais on y allait plus fort que dans le Reich. Un chirurgien était présent sur place pour veiller au grain. Mais voilà qu’un jour, le Reichsdeutsche est blessé grièvement. Le chirurgien fait ce qu’il peut, mais malheureusement le blessé succombe. Que faire? Un des étudiants fait cette remarque: « das schwierigste wird sein: wie soll man dies den Eltern sagen? Das sind doch Reichsdeutsche. Die haben dafür kein Verständnis! » Le tout dit sur un ton navré, avec l’accent russe. « Le plus difficile, c’est: comment allons-nous annoncer ça aux parents: ce sont des Reichsdeutsche n’est-ce pas. Ils n’ont aucune compréhension pour ce genre de choses ». Cette plaisanterie macabre montre bien un esprit très particulier, que les autres gens, par exemple les Reichsdeutsche, ne peuvent pas comprendre.

    Par la suite j’ai appris plus de choses sur l’histoire de cette noblesse allemande balte. Au début ils étaient arrivés là-bas avec les chevaliers teutoniques, ils ont dominé le territoire comme propriétaires terriens latifundiaires, jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Au cours des siècles les pays baltes n’ont pas toujours été dans l’orbite russe. Il y a eu aussi des périodes où on servait le roi de Suède, de Prusse, etc.?

    On a peine à imaginer aujourd’hui l’état d’esprit d’une élite très particulière comme celle-là, qui avait gardé beaucoup de réflexes des Raubritter du moyen-âge. Par exemple on a beaucoup reproché à certains nobles baltes d’avoir accepté des domaines en Pologne, de la main du Grossdeutcshe Reich, qui avait exproprié les propriétaires polonais. C’est très choquant quand on considère les choses avec nos yeux d’aujourd’hui. Mais il faut se souvenir que ces propriétaires avaient été eux-mêmes expropriés complètement à la suite du pacte de non agression d’Hitler avec Staline, qui avait sacrifié les pays baltes. Donc, certains ont vu cela comme une juste compensation. De toute façon, personne ne pleure sur le sort d’environ 15 millions de Volksdeutsche qui ont été « vertrieben » de Russie et de Pologne et donc pas loin de la moitié sont morts « verstorben und verdorben » disait Adenauer. C’est bien connu, il n’existe qu’une seule catégorie de personnes qui a souffert pendant la guerre.

    Il faut aussi se souvenir qu’à la suite de la défaite de l’Allemagne en 1918, il y a eu une sorte de guerre civile à l’est et au nord du Reich, dont on ne parle jamais mais qui a fait environ 4 millions de morts, parce que ces territoires baltes, silésiens, ruthènes, etc. ont été brusquement plongés dans le chaos (à peu près comme la libye d’aujourd’hui pour prendre une comparaison), avec une menace communiste sanguinaire et beaucoup de violence. Les Allemands patriotes se sont regroupés dans des corps francs, pour tenter de défendre tant bien que mal leur existence. Evidemment les sentiments politiques de tous ces gens n’étaient pas exactement ceux de démocrates actuels progressistes antiracistes et droit-de-l’hommistes. Beaucoup, plus tard, sont devenus nazis. Est-ce étonnant? Le maréchal Mannerheim, autre baron balte qui avait servi comme officier de la garde du Tsar, s’était allié à Hitler pour défendre la Finlande contre l’agression soviétique. Lui non plus, n’était pas un tendre. Pourtant il est généralement considéré comme un grand démocrate. La manière dont on écrit l’histoire est tellement fausse et tellement empreinte de propagande, toujours écrit par le vainqueur.

    Aujourd’hui leurs descendants n’en parlent pas trop, mais il est certain que le milieu russe-allemand, et donc balte, dans l’ensemble était très anticommuniste et souvent antisémite ce qui n’a rien d’étonnant si on regarde qui étaient les dirigeants du parti bolcheviste. Je pense à des personnages intéressants comme Max-Erwin von Scheubner-Richter, dont il est indéniable qu’il était un des tous premiers organisateurs du mouvement nazi et qu’Hitler tenait en haute estime, disant même de lui qu’il était le meilleur et le seul type vraiment irremplaçable dans toute l’organisation. Il est mort lors de la fusillade qui s’est produite devant la Feldherrenhalle à Munich lors du Putsch manqué de novembre 1923. Un autre balte (pas de la noblesse quant à lui) était l’affreux Alfred Rosenberg, qui a joué un rôle si néfaste pendant la guerre.

    Vous parlez de l’attitude de nombreux nobles allemands, dont certains, il faut bien l’avouer, ont servi le IIIe Reich. Evidemment c’est le cas. Comme pour tous les autes milieux sociaux en Allemagne, sans exception. Mais il ne faudrait tout de même pas oublier l’effondrement total de cet univers qu’était la société allemande à la suite du traité de Versailles, la misère noire dans laquelle sont tombés les Allemands, y compris des officiers glorieux qui s’étaient battu pour le Vaterland et se retrouvaient à devoir mendier leur pain en uniforme, parce qu’ils n’avaient pas d’autres vêtements, avec une croix de fer sur la poitrine. Comment ces gens auraient-ils pu ne pas donner une chance à un leader nationaliste, qui apparaissait comme le seul capable de redresser le Reich et le débarrasser du danger, très réel, du communisme?

    Alors c’est vrai que beaucoup de nobles, dont le monde s’était complètement effondré avec la chute du Kaiser, ont tenté de s’arranger avec les nazis. Aujourd’hui on met beaucoup en avant le complot du comte Stauffenberg qui a tenté d’assassiner Hitler. Mais on oublie de dire que Churchill avait dit que c’était complètement égal qui gouvernait l’Allemagne, que ce soit Adolf Hitler ou un père jésuite, de toute façon la guerre se poursuivrait jusqu’à la destruction complète du Reich. Par conséquent on ne devrait pas porter aux nues ces conjurés du 20 juillet. Leur tentative était vouée à l’échec et ne pouvait rien apporter de bon.

    Enfin bref. Vous semblez avoir trouvé intéressant le livre de Karina Urbach sur les Go between d’Hitler. Très franchement je n’ai pas envie de le lire. Je sais d’avance ce qu’il y a dedans. Je ferai peut-être l’effort de le lire, à cause de vous, mais pour le moment je me suis contenté de visionner quelques conférences de cette petite historienne très mauvaise et ça m’a suffi pour penser qu’elle ne vaut rien. Sa vision est superficielle, focalisée exclusivement sur sa logique à elle, qui peut se comprendre mais qui est trop unilatélrale, logique pour laquelle les raisons du peuple allemand dans son ensemble n’ont aucune espèce d’importance, seule compte la condamnation morale de ce qui s’est passé sous Hitler. Il est donc interdit de chercher à comprendre les raisons pour laquelle les choses se sont passées ainsi. Il est interdit par exemple d’avoir un regard critique sur les troubles révolutionnaires communistes causés par Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Kurt Eisner & Co, ni de comprendre pourquoi cela a suscité des réactions nationalistes, souvent antisémites évidemment.

    A mon avis ce genre d’historiens sont superficiels et biaisés. Ils n’ont pour objectif que d’entretenir la haine de soi allemande et l’Umerziehung à perpétuité. On peut lire leurs textes, mais il faut le faire en sachant qu’aucune confiance ne peut leur être accordée.

    1. Contes à rebours · 15 août 2020

      Cher Monsieur,

      Votre long commentaire, qui traduit une si vaste et profonde connaissance du milieu et de l’histoire du peuple balte, vécue et pas seulement livresque, m’a beaucoup ému et je ne sais trop comment vous en remercier. Mes propres connaissances, bien pauvres en comparaison des vôtres, se résument pour l’essentiel aux témoignages que ma mère a laissés et au voyage que deux membres de ma famille et moi avons fait avec elle à Tallinn et à Leningrad en 1989, deux ans avant la chute de l’ex-URSS.

      C’était la première fois qu’elle revoyait les deux villes de son enfance et de son adolescence, après près de trois-quarts de siècle d’absence. Née à Moscou en 1910 (nous n’avons jamais su l’année exacte de sa naissance, tous ses papiers d’état-civil ayant été perdus après la révolution de 1917; elle ne se privait d’ailleurs pas d’en profiter pour se rajeunir de quelques années chaque fois que l’occasion se présentait), elle a vécu jusqu’à l’âge de dix ans à Saint-Pétersbourg, où son père, le baron Rudolph Christianovitch von Stenghel, était directeur des usines Skorohod, première industrie du cuir en Russie.
      Trotsky mentionne les usines Skorohod dans son Histoire de la révolution russe et les décrit comme « un bastion de socio-révolutionnaires (« a stronghold of social revolutionaries » dans la traduction anglaise). Les socio-révolutionnaires étaient, je crois, les principaux adversaires des bolchéviques.

      C’est aussi dans l’usine de mon grand-père que certains des premiers comités ouvriers se sont formés lors de la première révolution, celle de 1905, au lendemain de la défaite des troupes russes à Port Arthur, face aux Japonais. A leur retour du front, les soldats attribuaient en effet leur défaite à la mauvaise qualité de leurs chaussures. Celles-ci avaient été fabriquées aux usines Skorohod.

      J’ai appris que cette usine existe toujours, mais que les chaussures pour dames y ont remplacé les bottes et ganaches des soldats. Quant au site des anciennes usines, il a été transformé en centre culturel dont certaines des manifestations actuelles, y compris par des groupes LGBT, feraient sans doute se retourner mes grand-parents dans leur tombe s’ils en avaient connaissance, du moins d’après ce qu’on peut en lire dans la presse.

      Mais je m’en voudrais d’abuser plus de l’accueil de monsieur de la Barre sur son site pour raconter l’histoire de ma famille – nos parents nous ont toujours dit, à nous leurs enfants que nous n’avions aucune raison de nous en vanter, car nous n’avions rien fait pour cela. Je me contenterai donc de résumer celle de ma mère en disant qu’elle a survécu à une révolution et surtout à la terrible guerre civile qui l’a suivie, à deux guerres mondiales et à… trois enfants. De ces trois épreuves, je n’ai jamais su laquelle fut la pire pire elle.

      D’abord élevée par une gouvernante suisse, une froebelienne originaire de Saint-Gall, ma mère, qui parlait déjà six langues avant l’âge de dix ans, nous a laissé, à nous ses enfants et à son entourage, l’héritage de son amour bien russe pour les langues, la littérature, la peinture et surtout la musique. Elle pouvait jouer pendant des heures entières au piano ses compositeurs préférés, souvent sans regarder sa partition. Ce goût pour les arts, elle l’avait déjà reçu de sa propre mère, moscovite d’origine qui, naturalisée française, a fini sa vie avec son second mari, ancien officier de l’armée de Wrangel, parmi l’émigration russe en France.

      A Paris, parmi les autres Russes expatriés, elle avait pour amie la baronne Wrangel, épouse de l’ancien commandant des armées blanches. Toutes deux reposent aujourd’hui au cimetière russe de Sainte Geneviève-des-Bois à Cormeilles-en-Parisis. Le maire communiste de cette commune de l’ouest parisien avait un temps voulu faire raser ce cimetière historique pour le remplacer par un parking, jugeant « toutes ces vieilles tombes » inutiles.

      En évoquant ses souvenirs, ma mère déroutait souvent son entourage par sa « logique » bien russe, elle aussi. Elle mélangeait en effet tout: noms de lieux, de personnes et dates -, si bien que tenter de reconstituer le puzzle de son vécu relevait du travail d’un archéologue, d’un détective ou des deux.

      Depuis l’ouverture des archives officielles de l’Etat russe au public, au lendemain de la chute de l’URSS, j’ai pu obtenir un certain nombre de documents qui concernent tant mes ancêtres du côté maternel que paternel. Je compte les mettre à disposition, par exemple sur un site Web, pour celles et ceux qui pourraient s’y intéresser à des fins de recherche ou d’enseignement, à l’exclusion de toute autre utilisation.

      Pour revenir à votre message, et pour avoir enseigné l’histoire pendant quelques temps, je serais bien le dernier à mettre en question le sort tragique qu’a connu l’Allemagne au lendemain du Traité de Versailles, et en particulier pendant l’occupation de la Ruhr. En effet, aucune relation, comme vous le dites, honnête et objective ne saurait occulter ce contexte, comme c’est malheureusement trop souvent le cas. Je comprends donc mieux votre défiance envers les livres de Karina Urbach, et reconnais qu’après avoir fini la lecture de ses « Go-Betweens », je suis pas mal resté sur ma faim, moi aussi.

      Mais je m’en veux d’avoir été aussi long dans mon commentaire et vous remercie encore très vivement pour le vôtre, qui m’a révélé tant de choses que j’ignorais.

      Très cordialement à vous.

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