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La chute des chevaliers

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Ordre de Malte

Le limogeage en novembre 2020 du Cardinal Becciu, entre autres délégué spécial du Pape auprès de l’Ordre de Malte, vient rappeler les affaires qui ont secoué l’Ordre ces dernières années. Aussi l’ouvrage tout récent de Konstantin Magnis tombe à point nommé pour raconter ces événements, sorte de polar ecclésiastique fondé, pour autant que La Nouvelle Ligne puisse en juger, sur un compte-rendu exact des faits, que l’auteur relate de façon fluide avec un mélange de détachement et d’intimité.

Deux pistes s’y croisent : d’une part la lutte qui oppose le Grand Maître Matthew Festing et son entourage à Albrecht (Freiherr von) Boeselager, Grand Hospitalier et puis Grand Chancelier de l’Ordre, et qui conduira elle-même à une confrontation entre l’Ordre et le Saint-Siège et à la démission forcée de Festing, et d’autre part une histoire d’argent liée à un trust administré à Genève, dont l’Ordre de Malte est certes l’un des bénéficiaires mais qui intente néanmoins un procès au trustee.

Magnis mène cette enquête en connaissance de cause, visiblement non seulement très bien informé mais aussi très sensible au milieu culturel qui entoure l’Ordre : les comtesses aux coiffures laquées, les cercles mondains, les parties de chasse, les intrigues nouées dans les palazzi de la noblesse noire à Rome, rien de tout cela ne lui est étranger.

Structures de l’Ordre de Malte

Les deux querelles évoquées ci-dessous connaîtront un dénouement heureux ; au terme d’une lieutenance, on élira un nouveau Grand Maître, successeur de Festing tandis que l’Ordre trouvera un accommodement avec le trustee et retirera sa plainte. Magnis souligne donc à juste titre que le règlement de ces deux questions doit mener à une rénovation en profondeur de l’Ordre. A ce propos on relèvera qu’aux côtés de l’Ordre de Malte proprement dit, sujet de droit international exerçant une souveraineté et qui entretient des relations diplomatiques avec 110 pays, et qui maintient de surcroît des missions d’observateur auprès des Nations Unies à Genève et New York, on trouve les chevaliers profès organisés en grands prieurés, les associations nationales, les services hospitaliers et enfin Malteser International, la force d’intervention humanitaire de l’Ordre créée il y soixante ans et longtemps dirigée par Boeselager.

Cela peut paraître un peu compliqué dès lors qu’il s’agit de nettoyer le popo d’un sans-abri et doit amener à une réflexion quant aux structures de l’Ordre.

Rénovation

Mais, et le Pape François n’a de cesse de le répéter à l’échelle de l’Église tout entière, vaines sont les réformes de structure si elles ne se fondent pas d’abord sur une rénovation intérieure. Au sein de l’Ordre de Malte, celle-ci concerne au premier chef les chevaliers profès, au nombre d’une soixantaine actuellement, au sein desquels est élu le Grand Maître. Garants du caractère religieux de l’Ordre en raison de leurs vœux évangéliques, ils sont désormais invités par le Pape à s’y tenir et, dans la mesure du possible, à vivre en communauté, regroupés en prieurés. Cet appel à la rénovation s’étend bien entendu à l’ensemble des membres de l’Ordre, y compris les dames et chevaliers dits d’honneur et de dévotion, une catégorie réservée aux membres de la noblesse, chez qui on peut parfois observer le goût d’un certain faste.

Rites et rituels

L’homme est non seulement un animal social mais un animal tribal si bien qu’il n’est guère surprenant qu’une catégorie particulière de personnes, ici la noblesse, prenne plaisir à se retrouver entre soi. En ce sens rien ne distingue les membres de la noblesse de, mettons, les supporters d’un club de foot. Les uns comme les autres font appel à des rites qui marquent l’appartenance, ici les écharpes colorées, les casquettes et les pétards et là des habits d’un autre âge, des décorations et des titres ronflants, car chez les chevaliers de Malte on cherchera en vain un petit hospitalier ou un petit chancelier.

Cependant si le rite est nécessaire à l’homme, il ne prend son sens que s’il demeure habité par un engagement religieux et un esprit de service faute de quoi il se mue en un rituel stérile, en le cas d’espèce une mondanité, ce mal que le Pape François n’a de cesse de dénoncer. Magnis ne semble guère porter dans son cœur tout ce cérémonial un peu vain mais relève avec beaucoup d’émotion les innombrables services prodigués par l’Ordre, soins aux malades, accueil des sans-abris, gestion d’hôpitaux, intervention lors de catastrophes naturelles, et qui sont autant de marques de la charité chrétienne qui anime ses membres.

Lignes de faille

On retrouve dans ces conflits internes à l’Ordre de Malte tant les lignes de faille entre conservateurs et progressistes (pour utiliser des étiquettes commodes) qui traversent l’Église et que le pontificat du Pape François a révélées au grand jour, qu’une sombre histoire d’argent de plus contre lesquelles le Pape François ne cesse de combattre. En filigrane apparaît aussi le style de management du Pape François, davantage enclin à nommer et révoquer des hommes en fonction de l’existence d’un rapport de confiance ou pas, que pour leur aptitude à occuper un poste particulier ; au sein de l’Ordre, les cardinaux Burke et Becciu témoignent de ce style de gestion très personnalisé.

Il est manifeste que l’auteur a bénéficié d’accès en haut lieu au sein de l’Ordre, qui lui ont permis par exemple de prendre connaissance de courriels internes ; aussi est-on en droit de regretter qu’il ne rende compte essentiellement que du point vue allemand, au détriment d’autres courants au sein de l’Ordre, anglais (sauf celui de Festing), français, italien et américain, qui font eux une autre lecture de ces événements passés et ont pour l’avenir une autre conception de l’Ordre. Cela dit, ceux qui maîtrisent l’allemand liront avec délice ce petit livre qui revient sur un face à face inédit entre les institutions les plus anciennes de la chrétienté, le Saint-Siège et l’Ordre.

Konstantin Magnis, Gefallene Ritter, Harper Collins

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