Les mots pour éviter de nommer la mort
Exécution ratée de Christa Pike au Tennessee : quand la mort devient une « réussite ». Réflexion sur les mots qui masquent l'acte de tuer.
Le monde entier aura suivi le sort dramatique de Christa Pike qui a survécu il y a quelques jours à une exécution dans l’État américain du Tennessee.
La Nouvelle Ligne n’a pas pour propos de débattre ici de la peine de mort, ni des différents moyens de sa mise en œuvre, mais de s’interroger sur le vocabulaire dont il est fait usage à cette occasion.
La mort, une exécution réussie
Au Tennessee, la personne responsable au premier chef du déroulement des exécutions capitales était Frank Strada, chef du Department of Correction, qui avait la charge de la gestion des prisons. Selon un article publié dans le journal The Guardian interrogé par des avocats de la défense des condamnés à mort, qui lui demandaient ce qu’il considérait comme une exécution réussie, il répondit « Le condamné est mis à mort ».
Ce dont il est question ici, ce ne sont pas les opinions personnelles de M. Strada au sujet de la peine de mort, mais de l’inversion du vocabulaire utilisé. La mort est désormais définie comme une réussite tandis que dans le cas de Mme Pike, l’exécution est déclarée bâclée (botched).
Quant au patron de Strada, Bill Lee, le gouverneur de l’État, il mérite qu’on l’entende. Car il se déclarait déçu que cette exécution n’ait pas marché, d’autant plus qu’il n’y avait aucune raison de penser que ça ne marcherait pas, car cette procédure avait déjà été suivie cent fois; et il ajoute finalement que les habitants du Tennessee méritaient mieux. La Nouvelle Ligne relève deux absents de cette déclaration, Christa Pike et la mention du mot mort.
Des euphémismes pour tuer
L’homme peine à trouver les mots dès lors qu’il s’agit de tuer son prochain. On invoque alors un coup de grâce (Gnadenschuss), les Nazis parlent de traitement spécial (Sonderbehandlung) avant de mettre en œuvre la solution finale (Endlösung). Plus près de nous, une radio publique d’un pays voisin, à propos de la récente loi dite sur l’aide à mourir, affirmait sur ses ondes que, lors d’une euthanasie, il ne s’agit pas de tuer quelqu’un, alors que c’est précisément de cela qu’il s’agit.
C’est pourquoi, tant le vocabulaire que le processus de mise à mort visent à créer de la distance et à scinder les responsabilités afin de préserver l’équilibre mental non pas de la victime mais du bourreau.
Le mot de la fin
De l’avis de La Nouvelle Ligne, cette gêne naît de la difficulté qu’éprouve l’homme à justifier une action dont il sait au fond de sa conscience qu’elle est immorale. C’est pourquoi, il s’invente en guise de cache-sexe un vocabulaire qui dit le contraire de ce qu’il représente, à l’instar de « la guerre c’est la paix » dans 1984, le roman de George Orwell. En revanche, l’homme n’éprouve aucune difficulté à porter un jugement clair sur la situation contraire : « Tu ne tueras point », selon ce qui est écrit au chapitre XX, verset 13 du livre de l’Exode.
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