Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

Le retable de Naumburg

Partager l'article

En 1529, Lucas Cranach l’Ancien, l’un des plus grands peintres de la Renaissance allemande, exécutait pour la cathédrale de Naumburg un magnifique retable destiné à l’autel de la Vierge. Conçu, à la manière de l’Agneau Mystique des frères Van Eyck, sous la forme d’un triptyque aux pans rabattables, il représente une vierge à l’enfant dans le panneau central, flanquée de figures d’évêques et de saints dans les panneaux latéraux. Douze ans plus tard à peine, le panneau de la Vierge est détruit sous les coups de la furie iconoclaste.

A ce stade il convient de préciser que la cathédrale Saints-Pierre-et-Paul de Naumburg, mondialement connue pour ces délicates statues du Moyen-Âge, figure au patrimoine mondial de l’humanité établi par l’Unesco. Or voilà qu’en 2020, la fabrique d’église passe commande à Michael Triegel, un peintre allemand de renom en vue de remplacer le panneau perdu. Triegel puise clairement son inspiration parmi les artistes de la Renaissance mais aussi issus du courant maniériste, notamment Bronzino.

Loin d’être une copie ou une imitation, l’œuvre de Triegel s’entend comme une manifestation moderne d’un courant artistique qui prévalait il y a 500 ans. Le panneau de Triegel présente ceci de remarquable que, s’il est clairement réalisé à la manière de Cranach, il met en scène des éléments contemporains.

Du neuf avec de l’ancien

Au centre siège la Vierge pour laquelle a posé la fille de l’artiste ; elle tient dans ses mains un bébé, l’Enfant Jésus, qui a bien l’air d’un vrai bébé. Derrière elle, se tient Sainte Anne, mère de la Vierge, pour laquelle la mère de l’artiste a servi de modèle. Plus à droite, Burkhard Scheffler, un SDF qui en 2022 allait mourir de froid à un jet de pierre de la basilique Saint-Pierre, tient le rôle du saint auquel la basilique est dédiée, la tête couverte d’une casquette de baseball. Plus à droite encore, un rabbin endosse le personnage de Saint Paul, lui-même un juif pharisien éduqué à l’école de Gamaliel. A gauche de la tête de la Vierge se dresse la noble figure du pasteur Dietrich Bonhoeffer, exécuté par les nazis en 1945, et qui plonge son regard dans celui du spectateur et semble lui demander « Et toi ? ».

Outre le soin apporté à sa réalisation, l’œuvre de Triegel se distingue par le mélange de personnages anciens et modernes, par l’appel à des modèles contemporains pour représenter des personnages bibliques, et enfin par la dimension œcuménique que signifie la présence de Bonhoeffer dans ce tableau de sensibilité catholique. Ces procédés ne sont pas sans rappeler ceux utilisés par le Caravage dans la Vocation de Saint Matthieu, où le Christ vêtu en habits d’époque fait irruption dans une scène qui se déroule au XVIe siècle, Cinq cents ans plus tard, l’intention de Triegel demeure la même : puisque l’Évangile est toujours actuel, alors Scheffler peut, doit même, sans autre prêter ses traits à Saint Pierre.

Une querelle

Mais voilà, la place réservée à cette œuvre à quatre mains est située dans la chapelle de la Vierge, celle qui justement abrite les fameuses statues. Le retable en bloque la vue, disent les uns, et de plus il met en péril le classement de l’Unesco; pas du tout, c’est la place qui lui revient, rétorquent les autres. Pour l’heure, elle est exposée dans l’église du Campo Santo Teutonico, dans l’enceinte du Vatican. Elle y restera deux ans, une sorte de trêve de Dieu, à l’issue de laquelle il est à craindre que les esprits ne s’échauffent à nouveau.


En savoir plus sur La Nouvelle Ligne

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Un commentaire

  1. Olivier de Trazegnies Olivier de Trazegnies 17 juin 2026

    Cher Dominique,

    Il n’y a ni faux ni tromperie ni copie si l’œuvre est explicite en la matière. Ce qui est évidemment le cas ici.

    Je trouve l’initiative de Naumburg

    Olivier de Trazegnies

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *