Ces dernières semaines, La Nouvelle Ligne est retournée à Rome, la ville où elle avait passé sa jeunesse. Désormais, le Tridente, la zone qui s’étend de la Piazza del Popolo à la Piazza Venezia, a pris des airs de Venise, une ville en proie au surtourisme, qui lui vole son âme et la prive de tout autre forme d’activité économique. Ces deux phénomènes s’alimentent de façon réciproque, les habitants quittent le Centro Storico comme Énée la ville de Troie, l’artisanat cède le pas aux marchands de souvenirs fabriqués en Asie, et l’histoire millénaire de la Ville se voit remplacée par l’image qu’on veut en retenir.
A l’origine
Deux grands changements ont présidé à cette transformation. Tout d’abord, l’apparition d’un modèle d’aviation réputé à bas prix, fondé sur une approche transactionnelle avec le passager, qui n’est plus désormais que le consommateur d’un service, le transport aérien. Mais surtout, il y a l’apparition du modèle d’affaire de la location en ligne ; il est beaucoup plus rentable de louer un appartement dans le centre historique 52 fois pour une semaine que de le louer à l’année, si bien que la hausse des loyers conduit à une exode de la population locale.
A Rome, les artisans, les maroquiniers, les restaurateurs de tableaux, les antiquaires ont presque disparu ; à leur place s’étalent des tablées, où des restaurants proposent un menu à prix fixe, 14 euros et 95 centimes, le même qu’à Barcelone, Gand ou Prague. Le restaurant, la boutique, le char à bancs, la visite guidée enregistrée, disponible en six langues, tout cela crée une monoculture touristique fade et dépourvue d’âme.
Si Rome demeure une grande ville, qui dispose d’autres ressources situées au-delà des murs d’Aurélien, il n’en va pas de même de villes plus petites, Venise ou Bruges. Que faire à Salzbourg sinon acheter des Mozartkugeln ou à Bruges acheter des chocolats chez Jeff de Bruges justement ?
La fatalité, de Rome à Bruges
Le tourisme de masse mène alors à ce paradoxe, en ce sens qu’il tue ce qu’il souhaite trouver, une ville qui vit, et dont ne subsiste plus que son image. Car justement, la vie s’écoule de ces villes historiques comme le sang des veines d’un soldat blessé. La Place d’Espagne, la Place Saint-Marc, la Place de la Vieille Ville à Prague, la Grand-Place de Bruges n’offrent plus du tout aujourd’hui un espace de rencontres, là où autrefois on dressait les étals les jours de marché, mais des lieux à photographier, où, pire encore, des lieux où le touriste d’un jour se prend lui-même en photo.
Dès lors que ces villes historiques en Europe concluent dans les faits un pacte faustien avec l’industrie du tourisme, il devient très difficile de répondre à ces questions. Cependant, de l’avis de La Nouvelle Ligne, la limitation des baux à court terme afin de préserver la présence de la population locale, paraît un point de départ indispensable.
A défaut, la ville cesse d’être une ville et se transforme en un site patrimonial, magnifique et sans vie, une Pompéi du XXIe siècle, où seul subsiste le témoignage, et peut-être la mémoire, de ce qui fut.
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