Ah la France, le pays des vins et des fromages, mais aussi des intellectuels !
Dans cet essai, Samuel Fitoussi s’interroge sur les prises de position des intellectuels en France et sur l’absence de sanction face à des opinions qui se sont avérées manifestement fausses. Il s’appuie en particulier sur le couple Sartre-Beauvoir, deux esprits brillants, deux auteurs de marque, et qui sont aux intellectuels français ce qu’Adam et Eve sont au genre humain.
Sartre et Beauvoir
Sartre d’abord ; il a 35 ans en 1940 lorsque survient la débâcle des armées françaises et l’occupation du pays par la Wehrmacht. S’il est certes, comme l’ensemble de ses compatriotes, confronté à une situation de fait, il s’en accommodera sans difficulté, fera jouer ses pièces de théâtre et, à la Libération, embrassera la cause de l’URSS, la libératrice de l’Est de l’Europe, dans l’attente que sonne l’heure d’affranchir l’autre moitié. Lorsque Khrouchtchev publie en 1956 son rapport où il dénonce les crimes de Staline, Sartre l’accueille d’une mine contrariée au motif que la réalité ne saurait être supérieure à l’idée. Par la suite il défendra l’assassinat des athlètes israéliens aux Jeux de Munich en 1972, la prise de pouvoir de Pol Pot au Cambodge et le génocide qu’il y a perpétré, et la Révolution Islamique menée par l’ayatollah Khomeini.
Quant à Beauvoir, elle plaide pour une politique de l’ambiguïté, nécessaire à la justification des purges communistes et du goulag, outil nécessaire à l’édification du bonheur des masses par ceux-là même qui manient ces outils. De retour d’un voyage en Chine au cours duquel elle rencontre Mao, elle en publie un récit hagiographique, où elle défend la censure et le monopole exercé par le parti communiste sur la presse dans le but de guider le peuple pas suffisamment éduqué pour juger par lui-même.
Pourquoi les intellectuels se trompent-ils ?
Pourquoi, se demande Fitoussi, des esprits aussi brillants se trompent-ils face à une évidence manifeste ? Parce que, répond-il, l’intelligence ne permet pas seule d’accéder à la vérité.
L’intellectuel, selon la définition qu’en donne Fitoussi, est une personne dont le travail commence et finit dans le domaine des idées. Il ne subit pas dès lors les conséquence de ses choix, dont il n’a pas à valider la réalité empirique. Aussi l’intellectuel favorise-t-il le raisonnement à posteriori qui vise à justifier une opinion qu’il a déjà. Les intellos apparaissent alors non pas comme ceux qui ont les meilleures idées, mais comme ceux qui sont les plus habiles à les défendre, un phénomène que les Américains appellent motivated reasoning. Ils font appel à leurs diplômes académiques, à leur crédit sur les plateaux de télévision, à leur éloquence pour défendre certaines idées absurdes. Selon le mot de Simon Leys, seul un véritable intellectuel est à même de réfuter l’idée selon laquelle la pluie mouille.
A la différence de l’homme qui sort sous la pluie sans parapluie, le coût de l’erreur est très faible chez les intellectuels car Il est en effet pratiquement impossible de vérifier à l’instant t, par exemple l’effet de la collectivisation de l’ensemble des moyens de production. Les critères de vérification sont souvent subjectifs et lointains ; il aura fallu 69 ans pour que l’URSS disparaisse, sous le poids de la mauvaise allocation des ressources qu’avait entrainé la collectivisation.
Les intellectuels, une espèce protégée
Les intellectuels jouissent dès lors du luxe de ne jamais être jugés. Ce qui compte à leurs yeux, ce n’est pas tant la justesse de leurs propres opinions (vraies ou fausses) que l’opinion qu’ont les autres de leurs propres opinions. Pourtant, estime Fitoussi, les intellectuels ne sont pas pour autant des cyniques, mais des personnes qui font le choix d’une rationalité sociale (c’est-à-dire validée par le groupe) qui n’a pas à subir l’affront de la confrontation avec le réel.
On ne saurait enfin parler du genus des intellectuels sans évoquer la sous-espèce des intellectuels de gauche. Ces derniers bénéficient d’une bienveillance particulière de sorte que si d’aventure l’un d’eux vient à se tromper, l’on considère qu’il s’agit d’une incartade, bien vite corrigée. Mais si c’est son collègue de droite qui se trompe, alors on dira qu’il baisse le masque et révèle son vrai visage. Alors que le coût de l’erreur est donc plus bas à gauche qu’à droite, La Nouvelle Ligne n’hésite pas à avancer que l’on continuera de voir fleurir d’avantages d’intellectuels à gauche, là où il fait bon vivre dans un monde auto-référencié.
Samuel Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent, Éditions de l’observatoire, 2025.
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