A l’occasion des récentes élections en Sachsen-Anhalt, il parait opportun de signaler l’ouvrage de Katja Hoyer, Beyond the Wall.
Née en Allemagne de l’Est en 1985, Katja Hoyer est une historienne allemande qui vit aujourd’hui en Angleterre. Dans Beyond the Wall, publié en anglais en 2023, elle s’attache à retracer l’histoire propre de la République Démocratique Allemande (RDA), dont l’existence s’est étendue de 1949 à 1949. Traduit ensuite en allemand, le livre paraîtra sous le titre Diesseits der Mauer, à savoir De ce côté-ci du Mur, plutôt qu’au-delà, qui souligne l’intention de l’auteur de restituer aux Ossis une partie de leur histoire et de leur mémoire.
La Chute du Mur
Le Mur de Berlin chute en 1989, et mène à la réunification de l’Allemagne un an plus tard par fusion absorption de la RDA par la République Fédérale (RFA). C’est l’époque où Francis Fukuyama énonce la théorie de la fin de l’histoire, qui se fonde sur l’avènement inévitable de la démocratie libérale. La réunification de l’Allemagne, selon ce point de vue, en est la matérialisation. L’Occident vainqueur définit désormais quelle aura été l’histoire de la RDA, une malheureuse parenthèse concentrationnaire dans l’histoire de l’Allemagne réunifiée.
L’identité forcée de la RDA
Il est une ironie de l’histoire que la RDA, née des ruines du Troisième Reich, ne correspondait pas à la solution préférée par Staline pour régler le sort de l’Allemagne, et qui lui aurait préféré un grand pays neutre au centre de l’Europe, à la manière de l’Autriche. La fondation de la RFA en mars 1949 lui force la main et aboutit à celle de la RDA quelques mois plus tard.
A la différence de la Hongrie, mettons, dont l’identité culturelle demeure hongroise quel que soit le régime politique en place, celle de la RDA se doit nécessairement d’être socialiste car être allemande ne suffit pas. Aussi Walter Ulbricht, premier secrétaire de la SED de 1950 à 1971, met-il en place un état totalitaire stalinien, non seulement par conviction mais par nécessité. La police politique, la sinistre Stasi, y assure un système de surveillance générale, qui contrôle tous les aspects de la vie des citoyens. C’est l’image que les vainqueurs de la Réunification entendent qu’on conserve de la RDA.
La Dictature de la Mémoire
Mais on ne dicte pas aux gens quelle est la mémoire qu’il convient de conserver. A partir des années 1960 émerge une génération qui n’a connu ni le nazisme ni la guerre et dont l’identité se forge exclusivement au sein de la RDA.
Parmi tous les pays d’Europe de l’Est, la RDA est celui qui jouit du niveau de vie le plus élevé. Les années 60 puis 70 seront vues comme les belles années de la RDA, où ses habitants accèdent, tout comme à l’Ouest, à des biens de consommation, des frigos, des automobiles, des radios puis des postes de télévision, qui feront naître un fort sentiment d’identité nationale. De réelles réalisations, en matière d’éducation et de droits de femmes, que viennent appuyer des exploits dans le domaine sportif, ne font que le renforcer.
Les Allemands de l’Est sont comme tous les hommes, si bien qu’ils conservent des souvenirs propres à leur jeunesse, et ils n’entendent pas qu’on les leur en prive. L’auteur évoque avec tendresse par exemple l’odeur du café et de la poudre à laver dans les magasins Intershop, les émissions de télévision pour enfants des années 60, et où apparaît le Sandmann (marchand de sable), qui évoque Nicolas et Pimprenelle en France.
Une identité propre
Angela Merkel (née en 1954) est assurément la personnalité allemande la plus connue, issue de l’Est. Un jour qu’un journaliste évoquait sa longue carrière politique en dépit du poids du fardeau qu’elle portait, elle lui répondit qu’il ne s’agissait pas d’un fardeau mais de sa propre vie, avec son lot de souvenirs.
Tout le mérite du livre de Hoyer est de rendre vie non seulement à la RDA mais à ses habitants, souvent de façon touchante, au gré de vignettes et de témoignages fournis tant par des personnalités que par des gens ordinaires. Hoyer n’est pas une nostalgique du régime politique brutal qui a prévalu en RDA, mais elle sait le distinguer de la culture à laquelle il a donné naissance. En filigrane, elle met en garde contre l’oubli ou pire encore le rejet à l’Ouest de cette identité est-allemande, et dont les effets se font ressentir dans la vie politique de l’ensemble du pays.
Katja Hoyer, Beyond the Wall, Allen Lane, 2023
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